Infanticide au XVIIIe à Liège : le procès d’une “imbécile d’esprit”

PAR MAKILYRIOU · PUBLIÉ 28/03/2024 · MIS À JOUR 05/05/2024

En 2007, l’affaire Lhermitte a choqué toute la Belgique : une mère a égorgé tour à tour ces cinq enfants. Cet événement d’une violence extrême s’est produit dans le domicile familial. Aujourd’hui, on estime que le trois-quart des auteurs de violence infantile provient de la sphère familiale. (Rapport annuel ONE, 2011, p. 46) Etait-ce le cas pendant la période d’Ancien Régime? Voici un cas particulier, un infanticide au pays de Liège.

En 1744, la veuve Beatrix Platay âgée de 78 ans est perçue comme l’« imbécile » de son village (selon le terme utilisé par les villageois). Depuis quelques années, la vieille dame perd la tête et il lui arrive de se promener toute nue dans le quartier. Elle a l’habitude de garder son petit-fils Jean pendant que sa fille et son gendre sont au travail. Jean, âgé d’à peine de 6 mois environ, pleure beaucoup et empêche Béatrix de se reposer. Un jour, la vieille femme le jette dans le puit. Dans le village du Berleur, en province liégeoise, le procès prend place et les voisins sont convoqués pour témoigner.

Le procès d’une “imbécile d’esprit”

Tout commence le 15 janvier. L’échevin de Liège, Monsieur Bailly Planchar, est en charge de l’affaire. Beatrix doit s’identifier et comparaitre pour les faits dont elle est accusée. Elle avoue dès le premier interrogatoire avoir commis le crime.

“[elle] dit estre vray qu’elle a avoué a ses enfans d’avoir jetté le dit enfant dans le puit”.

“[elle] dit qu’elle savoit bien qu’en jettant cet enfant dans le puit il y moureroit” (voir l’examen de Béatrice Platay).

Après avoir établi une liste de témoins potentiels, les échevins autorisent Beatrix Platay à revenir sur ses premières déclarations. Cette dernière ajoute un nouvel élément à son témoignage.

“La meme luy ayant relu les articles premier et seconds examinatoirs amiable avec ses reponses faittes sur iceux elle at persisse dans ses reponses en disant toujours ouis ayant cependant adjoute que lors qu’elle at jette son petit fils dans le puits elle pensoit le mettre dans la berge comme aussi de nuits avoit dit qu’elle ne l’avoit pas dit a ses enfant et qu’enfin elle n’avoit jamais fait mal a personne” (voir la liste des témoins).

Selon ses dires, l’acte n’est pas volontaire. La prisonnière s’est aperçu trop tard du mal qu’elle venait de causer. Pour finir, celle-ci complète son propos en jurant n’avoir jamais fait de mal à personne…

Ensuite, les premiers témoins sont interrogés. Ailid Joirès (20 ans) et Pierre Dambois (27 ans) répondent aux différentes questions concernant la prisonnière et ses antécédents (voir les confrontations avec deux témoins). Les deux voisins n’ont rien à lui reprocher. Lors de cette interrogatoire, ils ont tous deux été confronté à la prisonnière: pour chaque réponse, celle-ci est tenu d’affirmer ou démentir les propos des témoins. De ces déclarations, il en sort la confusion de l’accusée. Après qu’Ailid Joirès déclare ne pas connaitre le nom ni l’âge de la victime, Beatrix dit que son petit fils à 3 ou 4 mois. Cependant, lorsqu’il s’agit de Pierre Dambois (interrogé le même jour), la prisonnière ne sait plus dire l’âge du bébé. Enfin, le 16 mai, Marie Dufond et Gertrud Jamar comparaissent pour témoigner (voir les témoignages de Marie Dufond et Gertrud Jamar). Ces deux voisines ont assisté à certaines scènes déstabilisantes: Beatrix Platay courant dans le village sans vêtement, criant sans cesse la même phrase, etc.

Dans le fond, ce procès s’apparente à un tribunal de moralité. Outre la condamnation pour meurtre, il est question d’établir si oui ou non la prisonnière est une “bonne personne”. A-t-elle une bonne réputation auprès de ces voisins? A-t-elle agit de façon étrange avant le drame? A-t-elle conscience du bien et du mal? Tout cela dans le but de comprendre si le meurtre est accidentel ou prémédité et si on peut la tenir coupable malgré sa “faiblesse d’esprit”.

“On luy demandera si elle ne soit pas bien qu’il ne faut pas faire du mal à un autre”,

“(on luy demandera) si elle ne sait bien que qui fait du mal a un autre merite d’estre chatié”

Mais est-ce que Beatrix la prisonnière a conscience d’avoir fait du mal à son petit-fils jusqu’à le tuer? Pas sûr. Quand on lui pose ces deux questions, la coupable assure qu’ “elle ne sait pas faire du mal a un autre et qu’elle n’en a fait (à) personne”. Quant à la question concernant le châtiment, la prisonnière “dit de rien savoir”.

Pour déterminer si la coupable est une personne de bonne moralité, on lui pose des questions à visée religieuse afin de tester sa foi et de savoir si c’est une fidèle pieuse. A cela, Beatrix assure qu’ “avant d’estre prise, elle alloit quand elle pouvoit à la messe”. Un nouvel élément s’ajoute à l’enquête. Selon Marie Dufond (et la confirmation de Gertrud Jamar), le vicaire a arrêté de lui donner la communion à cause de son innocence. Selon l’Eglise, elle est considérée comme inapte à recevoir l’eucharistie et ce parce qu’elle ne peut pas comprendre ce que cela représente.

Les villageois du Berleur sont au courant que la coupable agit de façon confuse et étrange depuis quelque temps. D’après cinq témoins, Beatrix a été vu courir uniquement avec sa chemise et d’après trois autres témoins (notamment Marie Dufond et Gertrud Jamar) Beatrix courait totalement nue en criant sans arrêt :

“pucelle Vierge Marie, qui freige qui deviendreige”

Cette phrase peut être interprétée comme “qu’est-ce que je fais? qu’est-ce que je deviens?” et cela ressemble à un appel à l’aide, une invocation de la Vierge remplie de désespoir, que les enfants du village criait pour l’imiter.

A la fin de son interrogatoire, Marie Dufond précise que “sur la fin elle paroissoit continuellement imbecille et sans bon intervalle parce qu’elle se auroit laissée mourir de froid avant de refaire le feu quoi que le necessaire luy fut préparé de ce qu’elle at entendu dire bien du temps avant sa saisie”. Cette déclaration peut être interprêtée comme suit: Marie Dufond estime que Beatrix n’aurait pas été capable de survivre, notamment en allumant un feu et cela, même si tout le nécessaire était à disposition.

Finalement, Beatrix Platay était-elle vue comme la “folle du village”? Tous les témoins ont l’air de cet avis.

“(…) Il est tout notoire au quartier du Berleur que laditte veuve Jean Porron prisonnière étoit imbécile d’esprit et qu’on la regardoit pour telle [?]”

[Marie Dufond] declare que la ditte veuve Jean Poron prisonniere est depuis plusieurs année imbecille d’esprit et regardée pour telle au quartier du berleur”.

[Gertrud Jamar] declare qu’au cartier [sic] de berleur la ditte veuve Jean Poron prisoniere etoit regardée pour imbecile d’esprit comme la declarante la croit telle” .

Qui est coupable ?

Beatrix avoue avoir jeté son petit enfant dans le puit mais est-elle vraiment coupable? Malheureusement, son cas n’est pas isolé : jeter un enfant dans la rivière ou dans une “fosse profonde” sont les deux méthodes principales d’infanticide1. Cependant, peu de personnes invoquent le motif d’enfant difficile pour expliquer l’acte criminel à Liège au XVIIIe siècle. Selon les études de sources juridiques et paroissiales, il s’agit souvent de mères qui souhaitaient avorter qui mettent fin aux jours de leur bébé une fois né. Quelques cas de cadavres d’enfants mort-nés dissimulés ont aussi été ressencé. Toutefois, il ne faut pas oublier que les homicides volontaires sont généralement condamnés par la peine de mort à l’époque d’Ancien Régime2.

Comme dit précédemment, tous les témoins affirment avoir connaissance de l’affaiblissement d’esprit de Beatrix Platay. Ces voisins, proches (Ailid Joirès et Pierre Dambois) et éloignés (Marie Dufond et Gertrud Jamar) sont au courant de sa condition. Il va sans dire que si ses voisins en ont conscience, les enfants de Beatrix aussi. Pourquoi laisser une personne qui montre des signes de démence sénile s’occuper d’un enfant en bas âge ? Beatrix semble avoir le rôle de gardienne même quand les parents sont au domicile. L’épuisement physique et émotionnel dû à la surveillance permanente d’un bébé est normal. De plus, un enfant en bas âge n’a pas d’autres modes de communication que les pleurs. Comme le suggère Renée Leboutte, historien spécialisé dans l’Histoire de Liège3:

“S’il ne faut pas sous-estimer le caractère parfois sanguinaire de certains assassinats d’enfants, il semblerait toutefois que l’infanticide soit d’abord le résultat du désespoir ou encore de la négligence des mères à l’égard de leur progéniture.”

Beatrix est prisonnière pour avoir jeté son petit enfant dans le puit. Toutefois, il s’agit davantage selon ses dires et ceux de son avocat d’un cas de négligence. Beatrix, pensant mettre l’enfant dans son berceau, ne s’est pas rendu compte qu’elle venait de le jeter dans un puit. Les voisins n’ont pas rapporté plus tôt les comportements étranges de la grand-mère. Sa fille lui confie son enfant, en sachant pertinemment que sa mère devient “imbecile d’esprit”. Enfin, le prêtre de son église a arrêté de lui donner la communion, signe d’incompréhension du concept de l’Eucharistie.

Conclusion

Le verdict de cette affaire n’est pas connu. L’étude de ce dossier, composé d’une trentaine de pages seulement, permet d’en apprendre davantage sur la procédure juridique d’un infanticide au XVIIIe, mais aussi sur les conceptions de l’imbécilité d’esprit dans une petite communauté villageoise du pays de Liège. Notons l’absence d’intervention d’un médecin dans ce genre d’affaire. Ce procès, parmi une multitude de cas d’infanticides, prouve la pertinence de l’étude des maltraitances infantiles dans un cadre psychologique et juridique.

Pour en savoir plus

  • Leboutte R., « L’infanticide dans l’est de la Belgique aux XVIIIe-XIXe siècles : une réalité », In Annales de démographie historique, 1983. Mères et nourrissons. pp. 163-192.
  • Palate E., Contribution à l’histoire de l’infanticide dans le Pays de Liège de 1700 à 1830, Mémoire de fin d’études, Université de Liège. Faculté de Philosophie et Lettres, 1999.
  • Malcolmson R. W., « Infanticide in the eighteenth-century », In Cockburn J. S., Crime in England, Princeton University Press, 1978, pp. 187-209.
  1. Leboutte R., « L’infanticide dans l’est de la Belgique aux XVIIIe-XIXe siècles : une réalité» in Annales de démographie historique, 1983. Mères et nourrissons. pp. 163-192 qui cite Daris et Hellin (Daris, Notices historiques sur les Eglises du diocèse de Liège, t. 14, Liège, 1893, p. 211-212 ; E. Helin, « Le sort des enfants trouvés au xvme siècle » in Bulletin de la Société Royale Le Vieux-Liège, n° 100, janvier-mars 1953, p. 203-206. []
  2. Baar P., « Un manuscrit de la Compagnie de la charité pour le secours des pauvres prisonniers à Liège» in Bulletin de l’Institut Archéologie Liégeois, t. LXXXIV, 1977, p. 144, 146, 151 et 159 []
  3. Leboutte R., Op. Cit., p. 165. Cette citation résume l’opinion de deux autres chercheurs: Etienne Van de Walle et Edward Shorter []

Archives consultées

archives consultées aux archives d’Etat de Liège

Cet article a pu être écrit grâce à l’aide précieuse du docteure en Histoire médiévale Ninon Dubourg, une professeure inspirante. Un article lui sera consacré prochainement. En attendant, voici le lien de son site internet: https://ninondubourg.com/

Ce projet de recherche a été réalisé l’année dernière lors de mon année de master 1. Cette année-là, deux séminaires ont été

Pour citer cet article: LYRIOU Maki Sophia, « Infanticide au XVIIIe à Liège : le procès d’une ‘imbécile d’esprit’ in Sources for Disability, Aging and Health History, page consultée le (date de la lecture), (lien URL : https://sdahsources.hypotheses.org/260 )

fiches techniques sur les sources seront prochainement disponible dans l’onglet ‘Fiches technique méthodo’